Sur Flagey-Echézeaux, et non sur Vosne-Romanée
C'est la première confusion à lever. Les amateurs rattachent spontanément Echezeaux à Vosne-Romanée, dont il porte le style et dont viennent la plupart de ses vignerons ; administrativement, le grand cru est pourtant sur le territoire de Flagey-Echézeaux, commune dont le village lui-même est installé à plus d'un kilomètre du coteau, dans la plaine de la Saône, et qui ne compte qu'une poignée de domaines. Les vins d'appellation communale produits sur Flagey ont d'ailleurs le droit de revendiquer l'AOC Vosne-Romanée, ce qui achève de brouiller la géographie pour le lecteur d'étiquettes.
Le grand cru occupe une bande de coteau coincée entre le Clos de Vougeot et son mur à l'est, les Grands-Echézeaux qu'il enveloppe, les premiers crus de Chambolle-Musigny au nord et ceux de Vosne-Romanée — Les Suchots, Les Beaux Monts — au sud et à l'ouest. Il se déploie au débouché de la combe d'Orveaux, une vallée sèche qui entaille la Côte et s'ouvre précisément sur ce secteur : cette situation de débouché de combe, inhabituelle pour un grand cru, explique une partie des écarts d'exposition entre ses parcelles.
Le terroir : onze lieux-dits, onze physionomies
Echezeaux réunit la plus nombreuse fédération de lieux-dits de tous les grands crus de la Côte — onze, quand le Clos de la Roche, deuxième de ce point de vue, en agrège huit. Aux surfaces relevées par Winehog, ce sont Les Poulaillères (5,21 ha), En Orveaux (5,04 ha, pour partie), Les Treux (4,89 ha), Les Rouges du Bas (3,99 ha), Les Champs-Traversins (3,58 ha), Echézeaux du Dessus (3,55 ha), Les Cruots ou Vignes Blanches (3,28 ha), Les Loächausses (2,48 ha), le Clos Saint-Denis (1,80 ha, homonyme sans rapport avec le grand cru de Morey-Saint-Denis), Les Beaux Monts Bas (1,25 ha, dont une petite partie seulement est classée) et Les Quartiers de Nuits (1,12 ha, pour partie, à l'extrémité orientale contre le Clos de Vougeot).
Ces lieux-dits ne diffèrent pas seulement par la taille : ils se distinguent surtout par l'altitude et l'orientation, avec des contrastes physiographiques marqués d'une parcelle à l'autre. En Orveaux, le plus septentrional, est aussi le plus froid du fait de son exposition, et prolonge la combe ; Les Rouges du Bas portent le point le plus haut du grand cru ; Echézeaux du Dessus, cœur historique de l'appellation, est décrit avec un sol plus profond et plus calcaire. La règle générale du versant s'applique ici comme ailleurs : les parcelles basses, plus argileuses et plus productives, donnent des vins plus riches et plus lourds, tandis que les parcelles hautes, sur des sols plus légers et plus sableux, donnent des vins plus élégants et plus frais.
Climat et exposition
Le climat est celui de la Côte de Nuits : tempéré à légère tendance continentale, hivers francs, printemps humides et exposés au gel, étés chauds ponctués d'orages. Le pinot noir y mûrit en première époque ; son potentiel d'accumulation des sucres est élevé pour une acidité moyenne, parfois juste à maturité, ce qui rend la date de vendange décisive.
Sur un grand cru aussi étendu, l'exposition n'est pas uniforme. L'ouverture de la combe d'Orveaux fait circuler l'air frais sur la partie nord du cru, alors que les lieux-dits orientés au levant et au sud-est, plus abrités, mûrissent plus régulièrement. Le réchauffement récent a rendu ces écarts plus lisibles encore : lors de la canicule de 2003, certains domaines de la Côte ont vendangé à la mi-août, un mois avant l'usage, une précocité que les archives ne signalaient plus depuis 1422 et 1865.
Le style des vins et la garde
Un echezeaux réussi est un vin de Vosne : robe soutenue, nez d'épices et de petits fruits noirs, bouche charnue et savoureuse, tanins moyennement présents, longueur nette. Il se boit plus tôt que les grands crus les plus austères de la commune — cinq à quinze ans couvrent l'essentiel de sa vie, davantage dans les grands millésimes — et Aubert de Villaine le résumait, cité par Jean-François Bazin, comme « un vin qui se laisse aborder simplement ».
Encore faut-il tomber sur le bon. Les cuvées de la partie basse, plus généreuses, peuvent manquer de fraîcheur et de définition ; celles issues des lieux-dits les mieux placés atteignent le niveau qu'on attend du rang. Comme la plupart des vins sont des assemblages de plusieurs lieux-dits et que le nom de la parcelle figure rarement sur l'étiquette — une dizaine de producteurs seulement le mentionnent, selon le relevé de Monocépage —, le nom du domaine reste, en pratique, l'indication la plus fiable.
Une réputation inégale, et pourquoi
L'origine du problème est judiciaire. Le 16 juillet 1925, sous la loi du 6 mai 1919 sur la protection des appellations d'origine, Étienne Camuzet — alors maire de Vosne-Romanée et député de la Côte-d'Or — et Mongeard-Mugneret assignent huit vignerons de Vosne et de Flagey pour avoir déclaré en Echézeaux la récolte 1924 de lieux-dits voisins. Les demandeurs voulaient réserver le nom au seul Echézeaux du Dessus. Les juges beaunois leur donnent tort au nom des « usages locaux, loyaux et constants », par un jugement que Jean-François Bazin décrit comme sommaire, rendu sans étude historique ni étude de sols. Le nom s'étend d'un coup à une dizaine de lieux-dits contigus ou simplement proches. L'AOC est homologuée le 31 juillet 1937, et le périmètre sera encore légèrement élargi à deux reprises.
D'où un cru dont la critique parle au pluriel. « L'étendue de l'appellation, la diversité des terroirs et des vinifications donnent naissance à une multitude d'Echézeaux différents, dont certains sont magnifiques et d'autres ne méritent pas le nom de Grand Cru », concluait Bazin en 1994 ; l'Oxford Companion to Wine relève la même irrégularité, qu'Echezeaux partage avec son voisin tout aussi morcelé, le Clos de Vougeot. Dans « The Pearl of the Côte », Allen Meadows hiérarchise les onze lieux-dits : Echézeaux du Dessus (« le plus beau des onze ») et Les Poulaillères en tête ; puis Les Rouges du Bas, En Orveaux et Les Cruots ; ensuite Les Loächausses, Les Champs-Traversins et Les Beaux Monts Bas ; enfin le Clos Saint-Denis, Les Treux et Les Quartiers de Nuits, « les plus critiqués ». Il défend malgré tout le classement du cru, tout en notant que même ses meilleurs exemples n'ont pas la classe des grands crus de tout premier rang.
De Cîteaux aux quatre-vingts propriétaires
Le secteur doit beaucoup, comme le Clos de Vougeot, au patient remembrement des moines de Cîteaux, qui rassemblèrent par dons, échanges et acquisitions un périmètre situé au-dessus du Clos et l'intégrèrent aux « Vignes du Territoire et Dépendances du Cellier de Vougeot » — une « Vignes des Echezeaux » figure sur le Grand Atlas des propriétés de Cîteaux (1718-1730), conservé aux archives de Bourgogne à Dijon. La différence avec le Clos est décisive : là où l'abbaye gardait ce dernier en faire-valoir direct, elle avait cédé les Echezeaux à des baux à cens dès le XVIIIᵉ siècle au moins. Ces parcelles échappant à la vente des biens nationaux, elles restèrent aux mains de leurs détenteurs, et le morcellement y est donc bien antérieur à la Révolution.
Aujourd'hui, le grand cru compte de l'ordre de quatre-vingts à quatre-vingt-cinq propriétaires de parcelles — quatre-vingts au début des années 2000 selon l'Oxford Companion, environ quatre-vingt-cinq au recensement publié par Monocépage —, ce qui en fait, après le Clos de Vougeot, l'un des crus les plus divisés de Bourgogne. Le plus connu d'entre eux est le Domaine de la Romanée-Conti, dont l'echezeaux provient principalement des Poulaillères. Ces répartitions évoluent au fil des successions et des ventes : elles ne valent que pour la date de leur relevé.