Le bout du Chambertin, à la frontière de Morey
Latricières-Chambertin occupe la seule commune de Gevrey-Chambertin, en Côte-d'Or, sur un climat unique du même nom. C'est le grand cru le plus méridional de la commune : il touche au nord le Chambertin, dont il n'est en réalité que la continuation topographique, et au sud le premier cru Aux Combottes, au-delà duquel commence Morey-Saint-Denis et son grand cru Clos de la Roche. À l'ouest, il n'y a plus de vigne, seulement le bois qui couvre le haut de la Côte ; à l'est, la parcelle vient buter sur le climat des Mazoyères. L'ensemble se tient entre 240 et 250 mètres d'altitude, face au levant, sur ce long écran de coteau que la route des Grands Crus traverse de Gevrey à Morey.
La pente est ici particulièrement douce : un léger mouvement du sud vers le nord quand on remonte vers le Chambertin, un autre d'ouest en est vers la route des Grands Crus. Cette quasi-planéité est rare parmi les grands crus de la Côte d'Or et elle explique en partie la réputation du cru, qu'on a longtemps jugé moins « démonstratif » que ses voisins. Elle explique aussi une confusion historique : les vins de Latricières ont été vendus sous le nom de Chambertin jusqu'au milieu du XIXᵉ siècle, ce qui n'a rien d'étonnant puisque le climat prolonge littéralement celui du roi de Gevrey.
Un sol maigre, du calcaire dur et la base des marnes
Le substrat géologique associe des calcaires durs surmontés d'un niveau de marne — du calcaire argileux —, l'ensemble daté du Bajocien, au Jurassique moyen ; le Bathonien coiffe la partie supérieure du coteau, avec plus bas les marnes et le calcaire à entroques bajociens. La particularité de Latricières est que les vignes sont principalement implantées sur le niveau calcaire, là où celui-ci atteint la base des marnes. Ce substrat marno-calcaire n'est masqué que par une couche peu épaisse, de quelques décimètres, d'épandages mêlant des éboulis venus de la combe à des argiles et des limons rouges issus de l'altération du sous-sol et des reliefs sus-jacents. Sur le haut, la terre brune est faite de limons et d'éboulis graveleux ; sur le versant, elle se charge en calcaires à teneur argileuse variable, avec des fossiles à fleur de terre.
Les sols sont donc peu évolués, généralement carbonatés, peu épais et bien drainants malgré une forte teneur en argile, en particulier sur le substrat calcaire. Le niveau marneux joue toutefois un rôle décisif : il est probablement à l'origine d'arrivées d'eau temporaires qui compensent les faibles réserves hydriques du sol. C'est exactement le paradoxe du cru : une terre réputée pauvre — le nom même de « Latricières » est le plus souvent rattaché à « La Tricière », la terre maigre —, mais une terre qui ne souffre pas de la sécheresse, parce que la marne sous-jacente relaie l'alimentation en eau au moment où le calcaire fissuré ne retient plus rien.
La Combe de Grisard, ou pourquoi Latricières vendange en dernier
Le climat régional est celui de la Côte de Nuits : océanique frais, atténué par des influences continentales ou méridionales conduites par l'axe Rhône-Saône, avec un régime pluviométrique modéré et régulier — environ 750 millimètres par an — sans sécheresse estivale affirmée, et une température moyenne annuelle de 10,5 °C. À l'est du Morvan et des plateaux de Bourgogne, la Côte bénéficie d'un abri climatique qui lui vaut un avantage thermique et un déficit pluviométrique notable ; la position topographique des parcelles les protège du gel et des brouillards matinaux, tout en assurant une exposition au soleil levant favorable au réchauffement rapide du sol.
Sur ce fond commun, Latricières fait exception. La Combe de Grisard entaille le coteau perpendiculairement, à peu près au milieu du climat — on la devine à peine depuis les vignes, masquée par les arbres —, et elle canalise vers le bas un courant d'air froid qui balaie Latricières avant de poursuivre sur le Chambertin. Le résultat est mesurable dans le calendrier : Latricières est le plus frais des grands crus de Gevrey, et ses producteurs constatent unanimement que la récolte y arrive nettement plus tard qu'ailleurs. Longtemps considérée comme un handicap — un cru « vert » les années difficiles —, cette fraîcheur est aujourd'hui relue comme un atout à mesure que le climat se réchauffe. Le cadre réglementaire, lui, est celui des grands crus de Gevrey : densité minimale de 9 000 pieds à l'hectare, charge maximale de 8 000 kilos à l'hectare, irrigation interdite, maturité minimale de 198 grammes de sucre par litre de moût pour un titre alcoométrique naturel de 11,5 % et un maximum de 14,5 % après enrichissement, rendement de base 45 hl/ha et butoir 53 hl/ha — contre 35 hl/ha dans le décret d'origine.
Le style : la structure du Chambertin, sans son poids
La robe est vive, du rubis foncé à la cerise noire. Le nez tient de la famille — framboise, cassis, groseille, noyau, réglisse, épices, rose et violette — puis évolue vers la mousse, le sous-bois, la terre et la truffe. En bouche, puissance, opulence et élégance composent un corps entier, plein de sève, destiné à dix ans au moins de garde. Latricières est de tous les grands crus de Gevrey l'un des plus proches du Chambertin par la finesse de sa structure et l'ouverture précoce de sa complexité ; ce qui lui manque, ce sont les notes graves, l'impact et la densité de basse du grand voisin. Moins tannique que beaucoup de vins de la famille Chambertin dans sa jeunesse, il développe avec le temps un registre de terre, d'humus et de truffe très reconnaissable.
Le cru divise depuis longtemps. Clive Coates le tenait pour « un grand cru de seconde division », robuste dans sa jeunesse, épicé et gibier à maturité, à qui manquerait à la fois la distinction du Chambertin et la finesse de Mazis et de Ruchottes. Frank Schoonmaker, à l'inverse, écrivait en 1964 qu'après le Chambertin et le Clos de Bèze, c'était « l'un des meilleurs de cet extraordinaire petit district ». Les vignerons, eux, parlent de définition, de précision, de sagesse et de ligne fine plutôt que de puissance. La garde s'étend de dix à vingt ans, davantage dans les grandes années ; le service se fait autour de 12 à 14 °C sur les vins jeunes, 15 à 16 °C sur les vins mûrs. À table, le gibier — grillé ou en sauce au vin —, les champignons, le lièvre, l'agneau en sauce, la côte de bœuf et les fromages à croûte lavée.
Petite Merveille, Attricières, La Tricière : l’histoire d’un nom
Les premières mentions du mot « Latricières » remontent aux alentours de 1507-1508, et les parcelles délimitées correspondent depuis toujours au cœur du lieu-dit, prolongeant au sud le Chambertin. Un document postérieur à la Révolution, daté de 1794, en donne une variante : « Aux Attricières ». Le climat aurait porté au Moyen Âge le surnom de « Petite Merveille ». Quant à l'origine du nom, l'explication la plus répandue le rattache à « La Tricière », c'est-à-dire la terre pauvre — lecture cohérente avec la maigreur avérée du sol. Laurent Ponsot, dont le domaine familial a exploité les 0,75 hectare les plus septentrionaux du climat entre 1960 et le milieu des années 1990, conteste cette version et propose une racine celtique désignant le grand chêne qui marquait, replanté de génération en génération, la limite entre Latricières et Chambertin.
Le classement, lui, s'est fait par étapes. Jules Lavalle range en 1855 les vins des Latricières en deuxième cuvée, et n'y relève que trois propriétaires — Gournot, Ouvrard et Marion. Danguy et Aubertin, en 1892, maintiennent le rang mais en comptent déjà six. En 1928, Morton Shand ne reconnaît plus que deux têtes de cuvée à Gevrey, le Chambertin et le Clos de Bèze, et promeut Latricières en première cuvée aux côtés de Saint-Jacques, des Charmes, de la Chapelle, des Ruchottes, des Varoilles et de Mazis. Entre-temps, l'usage commercial avait pris les devants : au début du XXᵉ siècle, les vins des Latricières se vendent couramment sous le nom « Latricières-Chambertin », usage que le jugement du tribunal de Dijon de 1931 reconnaît en appellation d'origine tout en en fixant les limites géographiques. L'AOC suit, par le décret du 31 juillet 1937.
Douze exploitants, deux familles d’origine
La propriété actuelle descend d'un partage post-révolutionnaire simple : les Savot au sud, les Riembault au nord. Les vignes des Savot passent en 1904 aux familles Camus et Trapet, qui les détiennent toujours — les parcelles Trapet ayant depuis été divisées entre le Domaine Trapet et le Domaine Rossignol-Trapet. Les Riembault, devenus par alliance la famille Remy, ont au contraire vendu leur part en plusieurs lots : le Domaine Chantal Remy, à Morey-Saint-Denis, n'en conserve qu'une tranche de 0,28 hectare, le reste ayant donné naissance aux propriétés de Leroy, de François Feuillet (exploitée par David Duband), de Duroché et de Launay-Horiot.
Au relevé de 2018, douze exploitants se partagent le climat : le Domaine Camus, de Gevrey, avec 1,51 hectare, la maison Faiveley à Nuits-Saint-Georges avec 1,21, le Domaine Trapet (0,75), le Domaine Rossignol-Trapet (0,73), Drouhin-Laroze (0,67), le Domaine Leroy (0,57), Arnoux-Lachaux (0,53), le Domaine Simon Bize à Savigny (0,33), François Feuillet / David Duband (0,31), Chantal Remy (0,28), Duroché (0,25) et Launay-Horiot (0,17). Parmi les grands crus de Gevrey, seul Griotte-Chambertin compte moins de mains. Le négoce n'est présent qu'à la marge, essentiellement à partir des raisins du Domaine Camus, ce qui explique quelques étiquettes de maisons connues sur une appellation où la quasi-totalité du volume est mise en bouteilles au domaine.