De l’autre côté de la route des Grands Crus
Charmes-Chambertin s'étend sur la seule commune de Gevrey-Chambertin, en Côte-d'Or, au sud de Dijon. À la différence du Chambertin et du Clos de Bèze, qui occupent le milieu du coteau, ses parcelles sont situées en piémont du relief, entre 260 et 280 mètres d'altitude, sur un léger replat. Le cru est le voisin direct du Chambertin : il n'en est séparé que par la route des Grands Crus, un très vieux chemin dont l'origine est certainement gallo-romaine.
Avec près de trente hectares, c'est de loin le plus grand des neuf grands crus de la commune — le BIVB relève 27,76 hectares en production en 2022 et une récolte moyenne d'environ 991 hectolitres, le cahier des charges parlant d'environ 29 hectares et 1 100 hectolitres en 2009. À titre de comparaison, le Griotte-Chambertin ne dépasse pas trois hectares. Cette étendue va de pair avec un morcellement extrême : Charmes compte vraisemblablement plus de propriétaires que tout autre grand cru de Gevrey, ce qui explique une amplitude de styles et de niveaux qualitatifs plus large qu'ailleurs.
Le terroir : le cône de déjection de la Combe Grisard
La géologie du cru est plus composite que celle de ses voisins du coteau. Le replat sur lequel reposent les vignes a deux moitiés : la partie occidentale s'appuie sur un substrat de calcaires durs du Bajocien, Jurassique moyen, jadis exploités en pierre de taille ; la partie orientale repose au contraire sur un substrat profond constitué par les formations tertiaires de la plaine de Bresse. Le tout est recouvert par les matériaux argilo-graveleux calcaires d'un cône de déjection issu d'une petite vallée sèche qui entame le front de côte, la Combe Grisard.
Les sols en héritent une identité propre : peu évolués, généralement carbonatés, peu épais et bien drainants, avec une forte proportion d'argile et de limons rouges issus de l'altération du sous-sol et des reliefs sus-jacents. Quelques décimètres de cailloutis assurent une bonne pénétrabilité aux racines et favorisent le drainage. Le cahier des charges le dit sans détour : Charmes se distingue du Chambertin « par des sols plus pierreux, souvent plus profonds ». Il en résulte une fertilité modérée et un régime hydrique bien équilibré, qui évacue les excès d'eau tout en préservant une alimentation suffisante pendant les périodes sèches.
Climat, exposition et règles de production
Le climat est celui de toute la Côte de Nuits : océanique frais, atténué par des influences continentales ou méridionales conduites par l'axe Rhône-Saône, avec un régime pluviométrique modéré et régulier — environ 750 millimètres par an — sans sécheresse estivale affirmée, et une moyenne annuelle de 10,5 °C. À l'est du Morvan et des plateaux de Bourgogne, la Côte bénéficie d'un abri climatique qui lui vaut un avantage thermique et un déficit de pluies notable. La position des parcelles, au-dessus du piémont, les protège du gel et des brouillards matinaux tout en assurant une exposition au soleil levant qui réchauffe vite le sol. Nuance interne : les parcelles d'« Aux Charmes » tournent légèrement vers l'est-nord-est, celles de « Mazoyères » regardent un peu plus vers le sud, avec des pentes toujours faibles — d'où des différences parfois perceptibles dans les vins.
Les règles de production sont celles des grands crus : densité minimale de 9 000 pieds à l'hectare, écartement des rangs d'au plus 1,25 mètre, huit yeux francs maximum par pied, charge maximale de 8 000 kilos à l'hectare, irrigation interdite, pressoirs continus et morceaux de bois proscrits. La richesse en sucre des raisins ne peut être inférieure à 198 grammes par litre de moût, pour un titre alcoométrique naturel minimum de 11,5 %. Le rendement de base est fixé à 45 hl/ha et le butoir à 53 hl/ha — soit un cran au-dessus du Chambertin et du Clos de Bèze, limités à 42 et 49 hl/ha, différence réglementaire qui traduit la hiérarchie traditionnelle entre les deux crus de tête et les sept autres. L'élevage court au moins jusqu'au 15 juin de l'année suivant la récolte, la mise en marché à partir du 30 juin.
Le style des vins et la garde
Le cahier des charges résume le cru en une formule : « une trame tannique dense, accompagnée d'une grande finesse ». Les arômes sont complexes et mêlent volontiers fruits rouges, épices et notes de sous-bois. C'est un Gevrey plus rond, plus charmeur d'abord que le Chambertin — le sol plus profond et plus graveleux du cône de déjection y est pour beaucoup — mais qui garde la charpente de la commune.
La longévité est qualifiée d'importante, et quelques années de garde sont nécessaires pour que le vin révèle tout son potentiel. À table, il suit les usages des grands crus de Gevrey : gibier grillé ou en sauce au vin, agneau, coq au vin, côte de bœuf, fromages puissants. Compte tenu du nombre de propriétaires, c'est l'appellation de Gevrey où le choix du domaine pèse le plus lourd — davantage encore que le millésime.
Charmes et Mazoyères : deux lieux-dits, un seul nom sur l’étiquette
C'est la particularité qui explique tout le reste. L'aire délimitée de Charmes-Chambertin couvre deux lieux-dits : « Aux Charmes » et « Mazoyères ». Or Mazoyères-Chambertin est aussi, par ailleurs, une AOC grand cru à part entière. Le cahier des charges de Charmes l'écrit noir sur blanc : « selon un usage courant, les vins issus des raisins récoltés sur les parcelles du lieu-dit “Mazoyères”, situées immédiatement au sud, peuvent bénéficier du nom “Charmes-Chambertin” ». Le BIVB confirme que c'est bien Charmes-Chambertin qui est habituellement revendiquée des deux.
D'où l'écart de surface, spectaculaire, entre les deux appellations : le BIVB relève 27,76 hectares en production pour Charmes-Chambertin en 2022 contre 2,89 hectares seulement pour Mazoyères-Chambertin. Ce n'est pas une différence de taille de vignoble mais une différence de déclaration : la quasi-totalité des propriétaires de Mazoyères revendiquent le nom le plus connu. Le mécanisme est le cousin de celui qui autorise le Chambertin-Clos de Bèze à se vendre en Chambertin — et, comme lui, il ne fonctionne que dans un sens : aucun vin d'« Aux Charmes » ne peut être étiqueté Mazoyères-Chambertin.
Des chaumes aux grands crus : l’histoire du nom
La toponymie raconte un terroir pauvre. « Charmes », proche de « chaumes », renvoie vraisemblablement à des sols maigres, caillouteux et secs — exactement ce que décrit la géologie du cône de déjection. « Mazoyères », lui, garde le souvenir d'un ancien groupe de maisons disparu de longue date. La réputation de ces climats, adjacents au célèbre Chambertin, semble acquise dès le XVIIIᵉ siècle : les vins se vendent cher et sont souvent apparentés à leur illustre voisin.
Au début du XXᵉ siècle, l'usage de vendre les vins des Charmes sous le nom « Charmes-Chambertin » est devenu courant ; c'est ce qu'entérine le jugement du tribunal de Dijon de 1931, qui définit l'appellation d'origine et en fixe les limites. En adjoignant officiellement le nom « Chambertin » à celui du lieu-dit, ce jugement confirme la parenté avec l'archétype des grands rouges de Bourgogne. L'AOC est reconnue par décret en 1937, l'aire parcellaire étant approuvée par l'INAO lors de la séance des 17 et 18 mai 1984. En 1855, Jules Lavalle avait classé les vins de ces climats pour partie en première cuvée, pour partie en seconde — un jugement nuancé que la diversité actuelle du cru ne dément pas.